La gynécologie est une discipline raciste

Pour commencer, le cas révélateur de deux fondateurs de la gynécologie.

Dans les prochaines newsletters, vous pourrez lire une série d’articles sur le racisme et la gynécologie. En effet, l’été dernier, j’ai demandé à deux des co-fondatrices du collectif Féministes contre le cyberharcèlement de répondre à quelques questions sur ce sujet : à Johanna Soraya Benamrouche, qui travaille sur les questions de santé des femmes racisées et de trauma transgénérationnel dans un contexte post-colonial, et à Ketsia Mutombo, par ailleurs intervenante sur les questions d’inclusion numérique et de violences misogynoires. Nous avons décidé d'en faire une série d'articles. Nous vous proposons donc dans les mois à venir de découvrir ou redécouvrir les racines racistes de la médecine, comment cela se traduit aujourd’hui en France dans les soins, et aussi des pistes de réflexions pour s’en protéger, en tant que patient.e.


La gynécologie est une discipline mise au monde par des pères racistes

TW/CW : misogynoire (1), violences médicales, essentialisation

La médecine « moderne » aime se penser comme une science ahistorique et apolitique. Pourtant, aujourd’hui, il existe encore des pratiques médicales profondément inégalitaires qui sont le fruit d’une histoire de plusieurs siècles de pensée raciste, coloniale et misogyne.

Afin de comprendre l’imprégnation des théories racistes dans la gynécologie, nous explorerons aujourd’hui deux figures de son histoire, auteurs d’œuvres scientifiques et littéraires qui ont très fortement marqué le monde médical.  

Les catégorisations raciales qui visaient à hiérarchiser et donc à discriminer les « sujets » coloniaux ont été produites par des scientifiques de toutes disciplines. En France, en 1819, les théories raciales de Georges Cuvier (établi baron de Cuvier), membre de l'Institut de France à l'Académie des sciences et professeur au Collège de France, pénètrent le monde scientifique avec beaucoup d’influence sur le traitement du corps des femmes racisées. Il affirme que les lèvres des femmes noires, supposément plus grandes que celles des femmes blanches, seraient un signe d'infériorité raciale et de débauche (2). 

Or il est une pratique de régions d’Afrique centrale, aujourd’hui rendue archaïque par la globalisation, qui consiste à l’élargissement des petites lèvres. Nommée par endroits « gukuna » cet élargissement se faisait en communauté, en présence de femmes plus âgées ou par les pré-adolescentes entre elles. Cette pratique permettait d’aborder des questions de plaisir sexuel, de masturbation et de soins avant que la jeune fille soit confrontée à un partenaire sexuel d’un autre genre, un mari par exemple. Cette observation des lèvres plus éminentes des femmes noires, si elle est avérée, pouvait s’expliquer par des pratiques culturelles et non comme une caractéristique immuable du corps noir. Mais le regard colonial est à la recherche de tout détail qui pourra distinguer les personnes blanches de la mêlée. Cette association de la vertu à la petitesse des lèvres vaginales s’est transformée en critère de désirabilité. Aujourd’hui, dans l’industrie pornographique, dont l’une des fonctions est de normer les corps, on constate la prévalence des vulves avec des petites lèvres vaginales, rappelant finalement celles des enfants. Dans le même temps, les labiaplasties, opérations de diminution de la taille et de la forme des lèvres, explosent dans le monde occidental.

Cuvier clamait avoir trouvé la preuve de ces hypothèses lors de la dissection du corps de Sawtche, connue sous le nom de Sarah Saartjie Baartman, dite la Vénus Hottentote, née en Afrique du Sud en 1789 et rendue captive des colons dès son enfance. Déportée et exploitée en Angleterre, en Hollande et en France, elle meurt en 1815. C’est alors que Cuvier décide de faire un examen post-mortem. Il réalise alors un moulage en plâtre de son corps et l'expose dans de nombreux endroits qu’il faut prendre la peine de nommer pour illustrer à quel point ces hauts lieux sont imprégnés d’une culture hautement raciste : après une vie d’exhibition et de violences, elle continuera à être déplacée, morte, de l'Académie nationale de médecine au Jardin des Plantes, en passant par le Musée d'ethnographie du Trocadéro, jusqu’au Musée de l'Homme où elle restera jusqu’en... 1974, puis deux ans encore au rayon Préhistoire.

En 1994, la statue et le squelette de Sawtche sont à nouveau sortis des réserves à l'occasion de la présentation d'une exposition sur la sculpture ethnographique au XIXe siècle au Musée d'Orsay, puis à Arles.

Il faut interroger vivement ces institutions qui ont continué à exposer le corps de Sawtche sans aucun respect ou hommage et comme si son corps était une contribution « scientifique » réelle des couloirs des musées.

En 1994, Nelson Mandela réclame son rapatriement en Afrique du Sud où elle est née esclave, afin qu’elle y soit inhumée selon les traditions de la communauté khoïsane. Il essuie un refus des autorités françaises, sous pression des scientifiques : la France la déclare « appartenant à l’État ». C’est seulement en 2002 qu’une une loi spéciale est votée pour permettre le retour du corps de Sawtche dans son pays natal. Le 9 août 2002, la dépouille de Sawtche bénéficie d’une cérémonie respectant les rites de sa communauté et est inhumée dans son village natal. Le moulage du corps de Swatche, les dessins et peintures la représentant sont encore en possession de la France.

À l’heure postcoloniale, il nous semble nécessaire de se battre contre la visibilité et les honneurs dont bénéficie encore Cuvier grâce à des symboles forts : il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise et une rue porte son nom  à Paris, mais aussi à Toulouse, Bordeaux, Lyon… (On vous met les plans de ces rues si un jour vous avez envie de les renommer ou de défaire notre espace public de ce symbole horrible). Swatche, elle, mériterait une cérémonie et notre recueillement féministe. Nous lui rendons ici hommage.

Des institutions qui nous sont bien contemporaines continuent de distiller dans la médecine française cet héritage négrophobe d’animalisation du corps des femmes noires et des personnes noires concernées par la gynécologie. Sur le site de l’Académie nationale de médecine, institution qui émet des recommandation au Gouvernement en matière de santé publique, il est indiqué que le bassin anthropoïde « rappelle celui des grands singes ». Or le bassin anthropoïde qui, selon la littérature médicale, est celui des femmes cis africaines, est synonyme pour beaucoup d’obstétricien.ne.s de difficultés, ce qui biaise notamment l’offre de soin obstétriques et gynécologiques pour les personnes noires africaines en France. Nous aurons l’occasion d’en parler dans un prochain article.

Les savoirs et pratiques gynécologiques de la médecine occidentale ont également été marqués au fer rouge et « fondés » par le gynécologue étatsunien James Marions Sims. Cet homme blanc a fondé sa renommée sur la diffusion de nouvelles pratiques gynécologiques qu’il testait sous la torture (agressions sexuelles, mutilations) de femmes noires réduites en esclavages et séquestrées. Nous connaissons le nom de trois de ses victimes : Anarcha, Lucy et Betsey. Afin de soigner une fistule obstétricale chez une de ses patientes blanches, il décide de faire subir de nombreuses expérimentations chirurgicales sans anesthésie générale à ces trois femmes. Alors que l’anesthésie commence à se généraliser en 1840, il choisit délibérément de ne pas l’utiliser pour ses “patientes” noires, car il pense qu’elles ne ressentent pas la douleur. Nous retrouvons ici un biais raciste qui perdure. Il reproduit ensuite sur ses patientes blanches les examens ou opérations qu’il a testées sur ses victimes. Il s’est enrichi par ces pratiques cruelles, a produit des ressources qui ont ancré dans le marbre le présupposé raciste qui veut que les femmes noires ne ressentent pas la douleur. C’est au cours de sa pratique raciste qu’il met au point le spéculum, un outil toujours utilisé aujourd’hui pour l’examen gynécologique. 

À partir de 2017, des activistes militent pour le déboulonnage de sa statue et de sa plaque dans Central Park à New York, qui sera finalement retirée en 2018. Mais ce n’est que le début puisque d'autres lieux en son honneur existent encore près du South Carolina State Capitol à Columbia, en Caroline du Sud, et à Montgomery en Alabama...
En Espagne, des militantes proposent de renommer les glandes de Skene (équivalent de la prostate) et de Bartholin (qui produisent la cyprine) “glandes Anarcha” et “glandes de Betsey et Lucy” en hommage aux victimes de Sims.

Johanna Soraya et Ketsia Mutombo
(à suivre sur twitter et instagram)

Crédits photos @ummmmandy 


Nous remercions Cluny pour cette invitation et plus largement son travail autour du soin gynécologique, qui en raison de la misogynie et d’autres violences qui traversent l’institution médicale, est rendu inaccessible à une majorité de personnes.

(1) Moya Bailey, autrice womanist afro-américaine, a articulé le concept de misogynoire. Étant donné les violences sexistes et négrophobes s’abattant sur les femmes noires, nous aimons l’écrire avec un « e » en français afin de l’ancrer dans le contexte du monde francophone. Esclavagisées, colonisées et deportées, les violences misogynoires à l’égard des femmes noires dans l’Empire français ne sont pas anecdotiques et parfois spécifiques à cet espace. Il nous paraît pertinent de traduire cette notion de misogynoire afin de mettre en exergue ces spécificités.

(2) Nous avons souhaité éviter de mettre des citations trop dures à lire mais vous trouverez des extraits du rapport de Cuvier depuis la page wikipédia.

Pour aller plus loin :

La racialisation comme constitution de la différence : Une ethnographie documentaire de la santé publique aux États-Unis
Les corps de Sarah Baartman et Georges Cuvier
L’Afrique cobaye ou le corps noir dans la médecine occidentale


Ateliers numériques d’auto-observation

Après un premier test encourageant, nous avons décidé de vous proposer des ateliers d’auto-observation en ligne. Nous sommes enthousiastes à cette idée mais notez aussi que c’est une nouveauté pour nous et que la formule aura certainement besoin d’ajustements. Nous vous demandons donc un peu d’indulgence !


Lors de cet atelier de 2 heures (au lieu des 4 heures habituelles) nous vous proposerons un temps d’échange puis un temps d’auto-observation dans lequel nous vous guiderons dans l’exploration de votre vulve. Vous pourrez vous observer chez vous, à côté de la webcam ou avec la webcam éteinte.

Le prochain atelier sera le jeudi 30 avril à 14h et d’autres dates seront annoncées bientôt !

Pour en savoir plus et vous inscrire, rendez-vous sur la page dédiée sur le site !